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4 June 2026, Dakar, Senegal

The event was co-hosted by the Faculty of Legal and Political Science at Gaston Berger University (UFR de Sciences Juridiques et Politiques de l’Université Gaston Berger) and the Centre for Human Rights at the Faculty of Law, University of Pretoria at Les Residences Mamoune, in Dakar, Senegal.

Keynote Speech:

Ramanata Salle

Mme Ramanata Salle from the Association des Juristes Senegalaise (AJS) (Association of Senegalese (Women) Lawyers)

Leçon Inaugurale : Réflexions sur les droits des femmes en matière de santé reproductive en Afrique à la lumière du Protocole de Maputo

 

Mr le Directeur de l’UFR Sciences Juridiques de l’UGB

Mme la Représentante du Centre Human right de Prétoria

Mesdames et Messieurs les autorités académiques,

Mesdames et Messieurs les enseignants-chercheurs,

Chers collègues et sœurs de la société civile

Chers étudiants,

Distingués invités,

 

C’est avec un profond honneur et une grande responsabilité que je prends la parole aujourd’hui pour cette leçon inaugurale. Ce moment est une occasion précieuse de réflexion collective sur un sujet fondamental : les droits des femmes en matière de santé reproductive en Afrique, à la lumière du Protocole de Maputo.

Nous allons exploré ensemble plusieurs axes essentiels qui éclaireront notre compréhension de cette thématique complexe et cruciale :

I. LA SANTÉ REPRODUCTIVE COMME DROIT HUMAIN FONDAMENTAL


Nous commencerons par définir la santé reproductive et son importance en tant que droit humain fondamental, en mettant l’accent sur les droits d’accès à l’information, aux services de santé, et au choix des naissances.

II. LE PROTOCOLE DE MAPUTO : UNE AVANCÉE JURIDIQUE MAJEURE


Nous aborderons ensuite le Protocole de Maputo, en détaillant ses dispositions concernant les droits reproductifs des femmes et son rôle en tant qu’instrument juridique progressiste en Afrique.

III. LES OBSTACLES À L’EFFECTIVITÉ DES DROITS REPRODUCTIFS EN AFRIQUE


Nous examinerons les différents obstacles qui entravent l’effectivité des droits reproductifs, en les classant en trois catégories :

  1. Obstacles juridiques
  2. Obstacles sanitaires
  3. Obstacles socioculturels

IV. LE SÉNÉGAL : ENTRE ENGAGEMENTS INTERNATIONAUX ET RÉALITÉS

Nous ferons un focus sur le cas du Sénégal, en mettant en lumière le décalage entre les engagements internationaux et les réalités du terrain, relatifs à l’avortement.

V. LE RÔLE DE LA SOCIÉTÉ CIVILE : LE COMITÉ DE PLAIDOYER POUR L’AVORTEMENT MÉDICALISÉ (TASK FORCE )


Nous analyserons le rôle crucial de la société civile, notamment à travers le Comité de plaidoyer (TASK FORCE ) pour l’avortement médicalisé, qui œuvre pour une réforme législative dans ce domaine.

VI. LES DROITS REPRODUCTIFS COMME LEVIER DE DÉVELOPPEMENT


Nous explorerons comment les droits reproductifs peuvent servir de levier pour le développement économique et social, affectant des domaines tels que la mortalité maternelle et l’éducation des filles.

VII. PERSPECTIVES

Enfin, nous conclurons par des pistes d’action pour améliorer la situation des droits reproductifs en Afrique, incluant l’harmonisation des législations et le renforcement des systèmes de santé.

CONCLUSION


Pour clore cette leçon, nous réaffirmerons l’importance du Protocole de Maputo tout en soulignant que la reconnaissance des droits ne suffit pas ; leur effectivité est essentielle pour garantir la dignité et l’égalité des femmes africaines.

Le thème qui nous réunit aujourd’hui — les droits des femmes en matière de santé reproductive en Afrique à la lumière du Protocole de Maputo — ne relève pas uniquement du droit ou de la théorie juridique. Il touche au cœur même de la condition humaine.

Car parler de santé reproductive, c’est parler de vie, de corps, d’autonomie et de liberté de choix. Mais c’est aussi parler de vulnérabilités, d’inégalités et parfois de silence.

Derrière les textes juridiques et les instruments internationaux, il y a des réalités très concrètes : des filles mariées trop tôt, des grossesses précoces, des violences subies, des choix contraints et des trajectoires de vie profondément bouleversées.

Et pourtant, jamais le cadre normatif africain n’a été aussi avancé. Le Protocole de Maputo, adopté en 2003, constitue une avancée majeure dans la reconnaissance des droits des femmes sur le continent.

Mais une question fondamentale demeure :

👉 Comment expliquer que, malgré l’existence de normes juridiques aussi ambitieuses, les droits reproductifs des femmes restent encore si difficilement exercés en Afrique ?

C’est à cette tension entre la force du droit et la résistance des réalités sociales que cette leçon inaugurale est consacrée.

I. LA SANTÉ REPRODUCTIVE COMME DROIT HUMAIN FONDAMENTAL

La santé reproductive ne se limite pas à une dimension médicale. Elle renvoie à un état de bien-être physique, mental et social dans toutes les dimensions liées au système reproductif.

Elle implique notamment :

  • le droit d’accéder à l’information
  • le droit à des services de santé adaptés
  • le droit de choisir librement le nombre et l’espacement des naissances

Dans cette perspective, la santé reproductive constitue un instrument essentiel d’émancipation des femmes et de développement humain.

La charte africaine pour les droits de l’homme et des peuples

II. LE PROTOCOLE DE MAPUTO : UNE AVANCÉE JURIDIQUE MAJEURE

Le Protocole de Maputo, adopté en 2003 lors d’un sommet de l’Union africaine à Maputo, représente une avancée significative dans la reconnaissance et la protection des droits des femmes en Afrique. En tant qu’instrument juridique essentiel, il vise à promouvoir l’égalité des genres et à garantir que les femmes puissent exercer pleinement leurs droits fondamentaux, en particulier en matière de santé reproductive.

Les Droits Énoncés par le Protocole (Article 14)

1. Droit au contrôle de la fécondité :
Cet article souligne l’importance pour les femmes de pouvoir prendre des décisions éclairées concernant leur propre corps. Cela inclut le droit d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir, ce qui est crucial pour leur autonomie personnelle et leur bien-être.

2. Droit de décider du nombre d’enfants :
Ce droit est fondamental pour l’émancipation des femmes, car il leur permet de planifier leur vie familiale et professionnelle sans subir de pressions externes. Cela est particulièrement pertinent dans des contextes où les normes culturelles peuvent imposer des attentes spécifiques sur la maternité.

3. Droit à l’information en matière de santé reproductive :
L’accès à l’information est essentiel pour permettre aux femmes de faire des choix éclairés. Cela inclut des informations sur la contraception, les méthodes de planification familiale, et les soins de santé disponibles. Sensibiliser les femmes à leurs droits et aux options qui s’offrent à elles est un pas vers l’autonomisation.

4. Droit à des services de santé adéquats :
Le Protocole insiste sur la nécessité de garantir des services de santé de qualité pour toutes les femmes. Cela englobe non seulement les soins liés à la maternité, mais aussi des soins préventifs et curatifs adaptés aux besoins spécifiques des femmes, en tenant compte des disparités d’accès qui existent souvent dans de nombreux pays africains.

5. Droit à des méthodes contraceptives :
L’accès à des méthodes contraceptives sûres et efficaces est crucial pour la santé reproductive. Cela permet aux femmes de contrôler leur fertilité et de réduire les grossesses non désirées, contribuant ainsi à leur bien-être physique et mental.

Accès à l’Avortement Médicalisé

L’une des avancées les plus significatives du Protocole de Maputo est la reconnaissance du droit à l’avortement médicalisé dans des situations spécifiques, telles que le viol, l’inceste ou lorsque la santé physique ou mentale de la femme est en danger. Cette disposition est particulièrement critique dans un contexte où de nombreux pays africains criminalisent l’avortement, forçant les femmes à recourir à des pratiques dangereuses pour leur santé.

En prévoyant des conditions dans lesquelles l’avortement peut être légalement pratiqué, le Protocole vise à protéger la vie et la santé des femmes, tout en reconnaissant les circonstances traumatisantes qui peuvent entourer une grossesse non désirée. Cela souligne également l’importance de la santé mentale des femmes, qui est souvent négligée dans les discussions sur les droits reproductifs.

Impact et Défis

Malgré le caractère progressiste du Protocole de Maputo, sa mise en œuvre effective reste un défi. De nombreux pays qui ont ratifié le Protocole ne respectent pas pleinement ses dispositions, souvent en raison de facteurs culturels, religieux et politiques. La stigmatisation entourant les questions de santé reproductive et les droits des femmes freine également la progression vers l’égalité.

Les organisations de la société civile jouent un rôle crucial dans la sensibilisation et la défense des droits des femmes, en plaidant pour que les gouvernements respectent leurs engagements en matière de droits humains. De plus, un dialogue continu sur la santé reproductive et les droits des femmes est nécessaire pour surmonter les tabous et les résistances culturelles.

Cette disposition constitue une reconnaissance juridique forte des violences structurelles subies par les femmes.

III. LES OBSTACLES À L’EFFECTIVITÉ DES DROITS REPRODUCTIFS EN AFRIQUE

Malgré ces avancées, plusieurs obstacles persistent.

1. Obstacles juridiques

Les engagements internationaux, tels que ceux issus de conventions comme la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) ou les Objectifs de développement durable (ODD), sont souvent mal intégrés dans les législations nationales. Cela peut résulter de plusieurs facteurs :

  • Manque de volonté politique : Les gouvernements peuvent ne pas prioriser la transposition de ces engagements en raison de pressions internes ou de l’absence de consensus politique.
  • Complexité législative : La transformation des engagements internationaux en lois nationales nécessite un processus législatif complexe qui peut prendre du temps et rencontrer des résistances.
  • Inadéquation des lois existantes : Dans certains cas, les lois nationales peuvent être obsolètes ou en contradiction avec les engagements internationaux, rendant leur mise en œuvre difficile.
  • Absence de mécanismes de suivi : Sans des mécanismes clairs pour évaluer l’application des lois, il est difficile de garantir que les engagements internationaux soient respectés.

2. Obstacles sanitaires

Les défis sanitaires sont cruciaux à la fois pour l’accès aux soins et pour la santé publique en général :

  • Infrastructures limitées : Dans de nombreuses régions, surtout rurales, les infrastructures de santé sont insuffisantes, avec un manque d’hôpitaux, de cliniques et d’équipements médicaux. Cela limite l’accès à des soins de qualité.
  • Inégalités territoriales : Les disparités géographiques dans la distribution des ressources de santé créent des zones de grande vulnérabilité. Les populations vivant dans des zones reculées ou défavorisées peuvent avoir un accès très limité aux soins, aggravant ainsi les inégalités en matière de santé.
  • Accès difficile aux soins : Les coûts des soins, même dans des systèmes de santé publique, peuvent être prohibitifs pour certaines populations, rendant les services de santé inaccessibles. De plus, le manque de transport et de moyens financiers complique encore l’accès.
  • Manque de personnel qualifié : La pénurie de professionnels de santé formés est un problème majeur. Cela peut être dû à une émigration des professionnels vers d’autres pays, à des conditions de travail difficiles ou à un manque d’investissement dans la formation.

3. Obstacles socioculturels

Les facteurs socioculturels jouent un rôle clé dans la manière dont les individus interagissent avec les systèmes de santé et les lois :

  • Mariages précoces : Dans certaines cultures, les mariages précoces sont la norme, ce qui peut limiter les opportunités éducatives des jeunes filles et les exposer à des grossesses précoces et à des risques sanitaires associés.
  • Grossesses adolescentes : Les grossesses précoces sont souvent le résultat de mariages précoces ou de l’absence d’éducation sexuelle. Cela entraîne des conséquences sanitaires et sociales graves pour les jeunes mères et leurs enfants.
  • Violences sexuelles : Les violences basées sur le genre, telles que le harcèlement et les agressions sexuelles, sont des problèmes répandus qui affectent la santé mentale et physique des victimes. Les tabous sociaux peuvent dissuader les victimes de rechercher de l’aide.
  • Normes sociales restrictives : Les attentes et les rôles traditionnels de genre peuvent limiter l’autonomie des femmes et des jeunes filles, affectant leur accès à l’éducation, à l’emploi et aux services de santé. Ces normes peuvent également influencer la perception de la santé reproductive et de la planification familiale.

IV. LE SÉNÉGAL : ENTRE ENGAGEMENTS INTERNATIONAUX ET RÉALITÉS

Le Sénégal offre une illustration particulièrement révélatrice de ce décalage.

Le pays a ratifié le Protocole de Maputo en 2004.

Cependant, le droit interne demeure très restrictif : l’avortement n’est autorisé que pour sauver la vie de la mère.

 L’avortement est en principe criminalisé par le Code pénal sénégalais (art .305) : provoquer ou tenter de provoquer un avortement est puni (peines d’emprisonnement et amendes)

 Données sur la santé reproductive au Sénégal

Selon le Guttmacher Institute (Sedgh et al., 2015) :

  • 31 % des grossesses sont non désirées
  • 24 % se terminent par un avortement provoqué
  • environ 51 500 avortements clandestins par an

Plus de 55 % des femmes concernées développent des complications médicales.

Ces chiffres montrent une réalité essentielle : la restriction juridique n’empêche pas le phénomène, mais en augmente les risques.

V. LE RÔLE DE LA SOCIÉTÉ CIVILE : LE COMITÉ DE PLAIDOYER POUR L’AVORTEMENT MÉDICALISÉ

Face à cette situation, la société civile sénégalaise joue un rôle central.

Le Comité de plaidoyer pour l’avortement médicalisé mis en place en 2013 constitue un cadre de concertation pluridisciplinaire réunissant 21 organisations de la société civile ainsi que des experts issus des domaines juridique, médical, psychologique, universitaire et des droits humains.

L’Association des Juristes Sénégalaises (AJS) y occupe une place importante.

Ce comité agit dans un contexte de tension entre engagements internationaux et droit interne.

Son objectif est de promouvoir une réforme législative permettant l’interruption volontaire de grossesse dans les cas prévus par le Protocole de Maputo : viol, inceste ou danger pour la santé de la femme.

Cette mobilisation repose sur plusieurs constats :

  • les avortements clandestins persistent malgré leur interdiction
  • ils entraînent des complications graves et parfois mortelles
  • ils touchent principalement les femmes vulnérables

Par ailleurs, selon les données du  comité de plaidoyer, près de 19 % de la population carcérale féminine serait détenue pour des faits liés à l’avortement clandestin ou à l’infanticide.

La TASK FORCE a développé plusieurs argumentaires (Religieux ,juridiques, sanitaires)

Le comité poursuit trois objectifs :

  • réforme juridique encadrée
  • protection des femmes et des soignants
  • sensibilisation et lutte contre la stigmatisation

Cette expérience illustre le rôle déterminant de la société civile dans la transformation du droit.

VI. LES DROITS REPRODUCTIFS COMME LEVIER DE DÉVELOPPEMENT

Les droits reproductifs ne sont pas seulement une question juridique.

Ils sont aussi un levier de développement :

  • réduction de la mortalité maternelle
  • amélioration de la scolarisation des filles
  • autonomisation économique des femmes
  • participation citoyenne

VII. PERSPECTIVES

Plusieurs pistes s’imposent :

  • harmonisation des législations avec le Protocole de Maputo
  • renforcement des systèmes de santé
  • éducation sexuelle et reproductive
  • lutte contre les mariages précoces
  • soutien aux acteurs de la société civile

CONCLUSION

Le Protocole de Maputo constitue une avancée majeure dans la reconnaissance des droits des femmes en Afrique.

Mais la reconnaissance juridique ne suffit pas.

Le véritable enjeu demeure celui de l’effectivité.

Car un droit non exercé reste un droit inachevé.

La santé reproductive doit être comprise comme une exigence fondamentale de dignité, d’égalité et de justice sociale.

Garantir ces droits, c’est garantir aux femmes africaines la pleine jouissance de leur citoyenneté.

Je vous remercie de votre aimable attention.

 

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